81. LE DERNIER ÉTAGE
Cette nuit-là je ne rêve pas.
Le réveil s’effectue en silence. La marche reprend dans la neige craquante, alors que le deuxième Soleil se lève lentement.
Nos muscles commencent à être douloureux, mais nous n’avons plus de temps à perdre.
Orphée attire notre attention sur l’horizon de la mer. Au ras de la ligne bleu marine de l’eau s’inscrit à nouveau un signe. Cette fois ce n’est pas une suite de lettres mais une suite de chiffres à l’envers.
— À l’endroit cela aurait peut-être donné « 271 », dit Orphée.
— Non, « 457 ».
— Moi j’ai vu « 124 ».
Edmond Wells hausse les épaules.
— Encore une hallucination collective ? Une aurore boréale ?
— Pour les apparitions au-dessus de la mer on utilise plutôt le terme de « mirage ».
— Un mirage avec des chiffres ? s’étonne Orphée.
— Plus nous approchons du Grand Dieu, plus il est logique qu’il se passe des événements incompréhensibles pour nous.
— Montons. Nous ne devons plus être loin de la cime, tranche Aphrodite.
Nous nous efforçons de hâter notre progression.
Je me trouve en tête du groupe avec Aphrodite et soudain un choc m’arrête.
Mon cartilage claque. La douleur est brutale.
Je me suis écrasé le nez contre une paroi invisible.
J’ai beau regarder, je ne vois rien. Pourtant la douleur est là, vive et réelle.
— Un champ de force entoure la crête, annonce Edmond Wells en tâtant ce mur invisible.
— Zeus m’avait averti de cet obstacle majeur, mais je pensais qu’avec le passage de Raoul ce mur tomberait.
— Nous sommes comme des spermatozoïdes devant un ovule qui aurait déjà laissé passer l’un de nous, dis-je.
— Et il s’est refermé pour empêcher d’autres intrusions, soupire Œdipe.
— Si c’est le cas, il porte encore la « cicatrice » du passage.
Nous entreprenons de faire le tour de la Montagne par le flanc.
— Regardez par là…, signale soudain Aphrodite.
Nous distinguons sur le versant le plus à l’ouest une route en pente. Elle traverse de part en part la première Montagne de Zeus, sort par un tunnel pour suivre un pont d’or vers le sommet de la deuxième Montagne.
— Les Champs-Élysées…
Nous progressons pour rejoindre cette voie étincelante.
Nous franchissons le parapet. Le sol est recouvert d’un revêtement moelleux et rouge. Comme un épais tapis de velours.
Comme une longue langue.
Nos pieds foulent enfin cette Voie mythique. Les Champs-Élysées. Je remarque des traces de pas dans le velours pourpre.
— Raoul est déjà passé par là.
Nous avançons, et parvenons à nouveau devant un obstacle. Un mur à peine plus opaque que le champ de force. C’est mou, transparent, très épais. Nous avons beau taper, essayer d’enfoncer des objets durs, il résiste à tout.
Edmond Wells, en palpant, trouve une zone plus opaque qui forme une rainure verticale.
— On dirait une déchirure dans la paroi.
— La cicatrice laissée par le franchissement de Raoul. Nous arrivons trop tard, murmuré-je.
— Cette fois on ne passera plus, annonce Orphée. Là s’arrête notre ascension. Raoul restera le seul à avoir franchi ce barrage.
— C’est trop stupide, s’écrie Œdipe. Après tout ce que nous avons surmonté comme épreuves !
— Nous avons fait de notre mieux. Nous avons essayé, et nous avons échoué. Il n’y a plus qu’à redescendre les Champs-Élysées.
— Et nous ferons quoi en bas ? La guerre civile avec les autres ?
Je me tourne vers Aphrodite.
— Ne peux-tu pas me remettre dans ta centrifugeuse ? Tant qu’à mourir je préfère périr sur l’île de la Tranquillité.
Avec Delphine.
— Je ne sais pas le faire dans l’autre sens, répond sèchement la déesse de l’Amour.
— Et si nous retournions vivre chez les satyres du roi Pan ? Après tout, Sexe et Humour c’est un programme sympa, nous rappelle Orphée, comme dégrisé.
C’est alors qu’Œdipe nous fait signe de nous taire.
— J’entends un bruit.
Nous nous retournons et nous voyons au loin toute une troupe qui remonte les Champs-Élysées vers nous. Du peu que nous en distinguons, il y a là des centaures, des griffons, des sirènes portées dans des baignoires emplies d’eau.
— Les forces d’Arès ont vaincu celles de Dionysos, signale Edmond Wells. Elles ont franchi les Champs-Élysées et viennent rencontrer le Créateur. Elles seront là d’ici quelques heures.
Je reviens contre la paroi qui bouche les Champs-Élysées et je frappe de toute la force de mes poings, jusqu’à en avoir mal. Puis je me calme.
Ce qui a été ouvert doit pouvoir être réouvert.
— Il y a forcément une solution, articule Edmond Wells.
Aphrodite se tourne vers moi.
— Tu as su résoudre l’énigme du Sphinx, tu dois pouvoir trouver comment passer cette porte.
C’est alors que je me souviens de la méthode de Delphine.
— Je vous demande juste quelques minutes…
Je m’assieds en tailleur, je ralentis mon cœur, je fais le vide dans ma tête. Je sors de mon corps, et commence à voler. Je m’élève au-dessus de la Montagne, puis de l’atmosphère d’Aeden. Là je rallume le rail de mon futur, je pose le drapeau de l’Ici et Maintenant, puis je m’avance, je marche sur les diapositives des instants forts à venir. Je sélectionne la première.
Quand je reviens dans mon corps, je rapporte ce que j’ai vu utiliser par le « moi de mon futur immédiat ».
En fait, en visualisant cette membrane comme celle d’un ovule je ne me trompais pas. Je n’étais pas allé au bout de mon idée, c’est tout.
Ce qui me semblait une blessure cicatrisée n’en était pas une.
J’indique à mes quatre compagnons la manière de procéder.
— Imaginez que cette paroi est vivante. Et qu’elle a besoin de caresses et de… baisers pour s’ouvrir.
— C’est ridicule, dit Orphée.
— C’est quand même bizarre ce que tu nous demandes, reconnaît Aphrodite. Ce n’est qu’un mur.
— Tu ne veux quand même pas qu’on lui fasse des « préliminaires » ? demande Edmond Wells.
— Si. Je veux que vous la caressiez, que vous l’embrassiez et que vous la détendiez car cette paroi est vivante. Et tout ce qui est vivant a besoin de se sentir aimé. Et ce n’est que par le biais de l’affection qu’elle sera susceptible de nous laisser passer. De toute façon si quelqu’un a mieux à proposer…
Je désigne en bas des Champs-Elysées la troupe des insurgés qui progresse à grands pas.
— On n’a rien à perdre à essayer, reconnaît Œdipe.
Ils finissent par m’écouter. Certains zélés comme Orphée se mettent même à lécher le mur, Aphrodite se contente de petits baisers et Edmond Wells pétrit les zones les plus molles.
Je palpe comme l’a fait mon moi du futur. Enfin j’arrive à passer un doigt, qui s’enfonce dans le mur transparent jusqu’à la deuxième phalange.
— Ça marche ! Continuez !
Ils redoublent de baisers, de léchages, de caresses. Même la petite Moucheronne câline un coin de la paroi.
Au loin nous voyons la foule des Olympiens en colère se hâter dans notre direction.
Le mur commence à frissonner. Il devient gris opaque, parcouru de marbrures autour de la ligne verticale.
— Ouvre-toi, allez, ouvre-toi petite membrane.
J’appuie mon index. Et il s’enfonce !
Après le doigt je passe la main.
Tous, nous redoublons d’efforts.
Aphrodite se plaque contre la paroi molle et se frotte à elle, Edmond Wells la caresse en murmurant quelque chose.
Le mur est maintenant parcouru d’ondulations, les marbrures deviennent blanches et s’étendent comme de la glace qui se fendillerait.
J’appuie. Après la main, je passe le bras jusqu’à l’épaule.
J’approche le sommet de mon crâne, m’en servant comme d’une pointe de bélier. Je pousse avec ma tête. J’enfonce mon front jusqu’aux sourcils.
Cela me rappelle un vécu très ancien.
De l’autre côté, il fait tiède.
Je ferme les yeux et mes paupières frottent. Mon nez est écrasé, mais passe. Puis ma bouche. Je respire d’un coup un air moite.
Mes tympans perçoivent les stimuli du nouveau décor.
Une sorte de large tunnel entouré de cette même paroi transparente et vivante.
On n’entend plus le vent, ni aucun son provenant de l’extérieur. On se sent bien, protégé du dehors.
Un vécu ancien mais à l’envers.
Je continue d’appuyer, passant le torse, puis une jambe, puis tout mon corps. Voilà. Je suis de l’autre côté de la membrane.
Un sentiment de retour.
Le lieu est douillet, chaud, silencieux, le sol feutré, l’air est empli d’un parfum de chair laiteuse.
Par signes, j’indique à mes amis de venir me rejoindre.
À force de caresses et de baisers mes quatre compagnons franchissent eux aussi la paroi vivante. Œdipe est le dernier à passer, tiré par Edmond Wells et Orphée. Il était temps. Déjà les Olympiens révoltés étaient sur le point de nous atteindre.
Ils stoppent face au mur de moins en moins transparent. Poséidon en tête sort son ankh et veut attaquer l’obstacle à la foudre.
Il obtient aussitôt l’effet contraire : après quelques dernières contractions, le mur se durcit et redevient invisible.
Les dieux en colère tirent, frappent, percutent la paroi, aidés par les centaures, les griffons, les chimères.
Ils nous parlent, mais nous ne les entendons pas.
Edmond Wells se permet même de mimer un baiser qu’il souffle d’un geste dans leur direction. Il leur signale ainsi la solution mais ils prennent cela pour une provocation et redoublent de violence et de menaces.
— S’ils ne découvrent pas le secret, ils ne passeront jamais, assure Œdipe.
— Nous avons assez perdu de temps avec ces brutes, ajoute Aphrodite, à nouveau hautaine.
Nous suivons le tunnel transparent, chaud et moite, vers le sommet de la Montagne. La paroi devient de plus en plus opaque, mais dans des teintes plus chaudes, beige, puis rose, puis rouge. La lumière extérieure a du mal à percer et nous avançons désormais dans un tube mou, rouge et chaud.
— Nous ne devons plus être très loin du sommet, estime Orphée.
Nous aboutissons à une membrane souple qui, par endroits, laisse filtrer des rais de lumière.
— Le « dernier voile » ?
— L’Apocalypse est proche. La levée du dernier voile révélant la Réalité, dis-je.
Orphée s’approche, tend la main puis s’arrête. Aux aguets, Œdipe demande :
— Qu’est-ce que tu attends ? Tu as le trac ? Alors, n’y tenant plus, je m’avance et je soulève d’un coup le rideau pourpre.